Podcasts natifs inclusifs ?

Entre représentation et représentativité

podcast inclusif
credit to Ryan Chen in « Design for inclusion »

Ne vous est-il jamais arrivé à force d’écouter des podcasts de remarquer que l’on entendait souvent des témoignages de personnes dénommées Jean-Edouard, Thomas, Charlotte, Adrien, Juliette, Pierre ou encore Justine ? De charmants prénoms qui sonnent très franco-français quand on les voit défiler les uns après les autres certes. Et ne vous est-il pas arrivé de vous demander pourquoi on entendait peu les voix de personnes aux noms de Mohammed (un des 20 prénoms les plus populaires en France) ou encore, Hong, Mamadou ou Anissa ? Pour notre part, on a souvent eu le sentiment qu’on omettait une partie de la population française dans les reportages, témoignages ou autres en termes de handicap bien sûr mais aussi en termes d’origines ethniques…

Un manque de représentativité au sein des médias

En effet, nous avons affaire à un problème de représentativité au niveau ethnique. C’est-à-dire que l’échantillon constitué pour rendre compte d’un ou plusieurs phénomènes sociaux dans les médias ne correspond pas à la population française entière. Puisque 10% de la population française est immigrée et 11 autres pourcents sont des français.e.s issus de parents immigré.e.s en 2018 selon l’INSEE. Autrement dit cela veut dire qu’une personne sur quatre est d’origine immigrée en France. De ce fait, il serait logique d’interviewer au moins une fois sur quatre des personnes s’appelant Fatima, Kilian, Leïla, Kim, Eduardo, Babacar ou Awa.

Or, dans le JT, la presse, la culture et les arts en général, on voit peu ou presque jamais de personnes portant de tels prénoms. Que se soit dans des témoignages courants ou dans des modèles de succès, ces personnes là n’apparaissent pas. Et si nous parlons précisément ici de « race », nous pouvons aussi parler du manque de représentativité des classes sociales pauvres qui sont souvent mis à l’écart, stigmatisés ou instrumentalisés…

population immigrée en France en 2018 selon INSEE
graphique
Podcasts inclusif

Journalistes : sortons de notre bulle

C’est pour cette raison qu’il est important que chaque média se remette en question sur ses pratiques et ses manières d’enquêter et d’informer. Si le podcast natif est relativement récent en France, la plupart des podcasteurs et podcasteuses français interviewent souvent des personnes du même milieu qu’eux ou elles. Dire-son a aussi été confronté à ce même écueil dans les individus qu’elle a interviewé pour le podcast « Bullied » : on s’est rendu compte que dans notre entourage et dans notre échantillon il n’y avait en majorité que des personnes caucasiennes et que par défaut, le podcast ne rendait pas compte du harcèlement scolaire dans tous les milieux socioculturels. Nous essaierons de remédier à ce problème dans la saison 2. En effet, malgré toute la bonne volonté du monde, on entend pour la plupart du temps la voix de personnes blanches, bien éduquées, trentenaires et parisiennes de catégorie socioprofessionnelle élevée. Ce qui, en soi, correspond aussi au profil des auditeurs de podcasts en 2018 en France. Mais cela veut-il dire qu’il ne faut s’adresser qu’à cette population ?

N’y-a-t-il pas de complaisance dans le milieu médiatique à rester dans sa bulle et de ne donner à entendre que la parole des plus privilégiés et des mieux instruits d’entre nous? Nous, studios de podcasts, journalistes, podcasteuses et podcasteurs indépendants devons sortir de cet entre soi des milieux universitaires, bourgeois et des réseaux sociaux communautaristes. Ils nous confinent et nous poussent à croire que tout le monde est comme nous, alors que nous ne sommes qu’une frange de la société : soit 35 047 cartes de presse en 2017 délivrées en France. Il est du devoir et de la responsabilité des journalistes de ne pas se laisser aller à la facilité et à la routine en invitant à leur micros des personnes différents d’eux-mêmes. Nous devons faire exploser cette même bulle qui a surpris la sphère médiatique lorsque Trump a été élu président ou que le Brexit a été voté… Car si l’enjeu des médias est d’informer la population sur le monde, il nous appartient d’en rapporter les contours de manière objective et inclusive en sélectionnant tous les sujets et toutes les personnes qui incarnent les sociétés.

population de journaliste en France en 2017 graphique
podcast inclusif

Le podcast inclusif pour plus de représentations

Par soucis de représentativité mais aussi de représentations, il est important d’offrir de la diversité. Afin que les femmes, les personnes racisées, handicapées, LGBTQIA+ puissent voir des modèles positifs ou juste des personnes auxquels s’identifier. Pour qque les Fatou, Somaly, Karim et Inès puissent être visibles eux aussi aux yeux de la société et apparaître dans les médias au même titre que les autres. Tout comme en politique on trouve bizarre d’être représenté par de vieux énarques aux têtes blanches, il en est de même dans les médias ! Il est étrange d’être représenté à la tv et sur le net généralement par des gens riches/beaux/cultivés/blancs…

Non seulement on crée par ce type de représentations des normes et des standards de succès qui ne correspondent pas à tous et qui créent des complexes d’infériorité chez les minorités. Mais on donne aussi une image biaisée de la société ou du moins non exhaustive ou partielle. Il est très fréquent par exemple de voir re-produire des stéréotypes sur certaines communautés ethniques dans les médias, les rares fois où elles apparaissent. En les associant notamment à des étrangers ou à des clichés. Ou pire encore, en les assimilant à tort à des sujets tels que la délinquance, les cités, le chômage, la crise des migrants, nous risquons de banaliser des discours encourageant le racisme ordinaire.

Si nous ne sommes pas assez inclusifs, nous risquons d’invisibiliser les minorités ethniques comme nous l’avons fait tout le long de l’histoire avec les minorités sexuelles et les femmes, qui composent 50% de la population. Donnons à entendre d’autres textures de voix, origines et trajectoires de vie en tant que présentateurs mais aussi en tant que personnes interviewées.

Des podcasts qui changent le regard

Matika Wilbur et Adrienne Keene dans All my relations podcast
Matika Wilbur et Adrienne Keene dans « All My Relations »

C’est pourquoi nous terminons cet article en vous conseillant des podcasts que nous avons adoré chez dire-son pour les perspectives d’empowerment des femmes bien sûr. Mais aussi pour les réflexions autour de l’ethnocentrisme, de l’empowerment des cultures dites « minoritaires » et des questions centrales autour des notions de races.

« Kiffe ta race » avec Grace Ly et Rokhaya Diallo, respectivement d’origine sinocambodgienne et sénégalaise, discutent de questions raciales à travers le racisme ordinaire et institutionnel aux côté d’un.e invité.e expert.e à chaque épisode et s’adressent aux personnes racisées comme aux alliés. Un podcast Binge Audio.

All my relations podcast

« All my relations » est un podcast américain anglophone présenté par deux femmes queer d’origines amérindiennes Matika Wilbur et Adrienne Keene qui traitent de sujets tels que le colonialisme, la transmission sous l’angle de leurs origines et du point de vue des first nations en Amérique. C’est un podcast à la fois politique, scientifique et spirituel car il rend compte de l’héritage des minorités indigènes qui résiste dans une société basée sur l’impérialisme américain. Il contribue à valoriser ces cultures en se réappropriant les traditions ancestrales et en luttant contre la réappropriation culturelle.

« The womanist » est animé par plusieurs femmes afrodescendantes vivant à New York. Mais il est destiné à des francophones afrodescendantes ou africaines principalement. C’est un projet qui a pour mission de créer un espace de discussions et d’échange d’expériences liées aux questions de représentations des femmes noires afin de pouvoir libérer la parole.

Mais on ne vous en dit pas plus, car nous consacrerons notre prochain article à ce dernier. En attendant, dire-son prépare tranquillement la rentrée avec sa nouvelle émission sur l’identité plurielle et l’immigration sur Radio Campus Grenoble intitulé Rhizome : des regards croisés sur des thématiques tels que l’acculturation, la liberté d’expression, l’exil vs expatriation, la transmission via l’alimentaire… Nous serons diffusé sur le 90.8 tous les derniers samedi du mois de 11h30 à midi.

D’ici là, écoutez des podcasts !

Un podcast sur le harcèlement scolaire : Bullied

Depuis le lundi 19 août, un épisode de « Bullied » sort tous les lundis pendant dix semaines. Il met en avant la parole de trentenaires qui ont connu l’exclusion de leur pairs ou de leurs profs en primaire, collège et lycée. Il s’adresse aux plus jeunes et à leurs parents, aux harcelés et harceleurs repentis, aux suiveurs. Il a pour but de faire bouger les marges et la norme.

podcast bullied témoignage

En écoute sur les applis mobiles de podcasts, Ausha et Spotify.

Septembre : une émissions spéciale rentrée en direct de Radio Campus Grenoble

A l’occasion des semaines d’inté bien arrosées pour s’intégrer dans sa nouvelle promo, Radio Campus Grenoble et Dire-son préparent à l’université une émission pour sensibiliser les étudiants et futurs élèves au harcèlement scolaire. Ce phénomène se manifeste dans l’enceinte des établissements scolaires et se prolonge aussi en dehors des cours sur internet et les réseaux sociaux. En effet, le harcèlement est protéiforme et peut se manifester à travers le cyberharcèlement, le harcèlement au travail, et les violences liées à toute forme de discrimination : grossophobie, racisme, homophobie…

Nous abordons lors de cette table ronde des moyens mis en place à différentes échelles pour lutter contre le harcèlement : du dispositif des élèves sentinelles pour que les spectateurs passifs de harcèlement ou suiveurs s’opposent aux violences, au bizutage camouflé, jusqu’au suicide des jeunes – seconde cause de décès après les accidents de la route – nous explorons les conséquences et les effets du harcèlement sur la société. Il s’agira lors de ce direct de mettre en avant la parole et les initiatives comme une partie des solutions pour briser le silence et rompre l’isolement des victimes pour que la honte change enfin de camps.

table ronde émission spéciale à Eve rentrée 2019 RCG
Table ronde à Eve – Espace vie étudiant sur le campus universitaire de Grenoble

A nos côtés :

– Valérie GILLIA et Agathe ALIBERT, membres du réseau Fontainois de lutte
et d’action contre le harcèlement (FLACH)

– Timothé Nadim, anciennement harcelé au collège, créateur d’une
plateforme de réseau social contre le cyberharcèlement scolaire et
ambassadeur de RespectZone Rhône-Alpes Auvergne, ONG et label qui lutte contre les
cyberviolences dans le monde numérique

– Monique Gorget, mère d’Adrien, étudiant qui s’est donné la mort suite au
harcèlement qu’il a connu dans une grande école supérieure. Elle est
fondatrice de l’association Adrien, une justice pour les étudiants

Disponible en streaming ici : https://campusgrenoble.org/podcast/aperophonie-malikaharcelementscolaire2-2-2-2/

PODCAST IS THE NEW FEMINISM

Si le mot « podcast » est un nom masculin qui a fait son entrée dans le Larousse en 2010, il a surtout émergé avec la présence de voix masculine (en majorité, 54% des podcasteurs sont des hommes) sur la bande FM et sur internet. Pourtant, nous avons quelques pistes qui pourraient nous faire penser que le podcast est THE média féminin.iste par excellence…

Tout d’abord, revenons aux racines du podcast : la FM

collectif radiorageuse

Le monde des radios libres et des radios associatives foisonnant dans les 80’s jusqu’à maintenant a ouvert ses studios à des émissions alternatives, aux contenus et informations sortant des sentiers battus. C’est dans cette mouvance qu’une poignée de femmes se sont lancées dans l’animation bénévole d’émissions : littéraires, musicales, cinéma, écologiques, féministes, militantes ou pas. On y retrouve par exemple la cultissime Femmes libres : émission créée en 1986 jusqu’à 2013 emmenée par Nelly Trumel, anarchiste et féministe sur Radio libertaire. Tandis que dans les radios commerciales il y a encore beaucoup plus d’hommes animateurs que de femmes, (49% d’animateur selon le CSA en 2018) le constat reste malheureusement le même dans les radios associatives, alors qu’on voit fleurir dans les années 2000 l’apparition d’émissions radio féministes et/ou queer.

Le collectif radiorageuses a d’ailleurs rassemblé une nébuleuse d’émissions qui déconstruisent les genres avec par exemple « Le gang des gazières » sur Radio Galère à Marseille, ou « Le courrier du coeur du cul » sur Radio Panik en Belgique. Les précurseuses de l’émission « Dégenré-e » à Grenoble ont ainsi planté le décor dans le paysage féministe/anarchiste et souffle ses 15 bougies… Même si les femmes sont toujours moins nombreuses à l’antenne à l’aube de 2020, nous sommes persuadés que c’est ce terrain fertile des radios locales, associatives et politiques qui ont permis de semer des graines de podcasts féministes dans le format audio numérique.

emission podcast queer hybride

Puis la vague féministe a surfé sur le podcast

Contribuant à l’empowerment des femmes en donnant plus de visibilité aux figures féminines parmi les invités, mais aussi dans la team présentatrice, le monde du podcast se construit sur des bases et des représentations positives de la femme actrice de sa vie. En témoigne Génération XX qui a débuté en 2016 avec Siham Jibril qui va à la rencontre de femmes entrepreneuses, créatrice et engagées. Elle les interroge sur leurs initiatives, leur parcours atypiques, leur doutes… Une invité nouvelle explique ainsi son projet dans chaque épisode (il y en a 70) avec qui les auditrices pourront s’identifier…

generation xx

Au même moment naissait aussi le projet « La Poudre » qu’on ne présente plus dans le milieu féministe, présenté par la journaliste Lauren Bastide. Elle fait parler des femmes fortes dans leur domaine et s’adresse à plus de cent mille auditeur.trice.s fidèl.es et captif.ve.s. Au micro de ces deux femmes : Julie Hamaïde de Koï Magazine, l’écrivaine Faïza Guene, Sarah Ouhramoune boxeuse professionnelle, Myriam Levain fondatrice de Cheek Magazine, Houda Benyamina réalisatrice de Divines… Ces podcasts ont inspiré et continuent d’inspirer de nombreux.ses auditeur.trice.s en leur montrant moult modèles et références de parcours féminins et attirent donc un public résolument féminin.iste.

Une sororité en marche : des podcasteuses indé aux girls shows

Devant tant d’engouement pour ces émissions, de nombreuses auditrices et journalistes se sont lancées dans l’aventure podcast en tant qu’animatrices avec des émissions parlant de sujets divers et variés… Mais on retrouve aussi et surtout des podcasts très lgbt+ friendly et féministes comme : « un podcast à soi » sous forme d’enquête sur les féminités sur Arté Radio, « Miroir miroir » qui déconstruit les normes de beauté, ou « Entre nos lèvres » qui interroge les sexualités sans tabou à travers des portraits. Le format podcast étant libre et intimiste et la production étant moins lourde qu’à la radio, de nombreuses femmes se convertissent à l’audio et squattent le web en indépendantes. (Si bien qu’on peut même trouver des tutos audios pour devenir podcasteurs.es dans « Les Coulisses » animée par deux femmes (encore !) qui partagent leur tips en tant que newbies dans la profession.)

Dans la catégorie émission duo d’animatrices ou bande de filles on aborde des sujets importants dans le féminisme tels que bodyshaming, grossophobie, genre, contraception, charges mentales, harcèlement de rue empowerment et représentations des minorités… Que de sujets dans l’ère du temps qui symbolisent des revendications fortes pour la 3e vague féministe surtout après Metoo ou bien la ligue du lol. N’oublions pas donc, de citer « Quoi de meuf« , « Mycose the night » avec Elodie Font une ancienne de Radio Nova et Klaire fait grr. Mais aussi l’excellent « Yesss » qui a fait son apparition l’an dernier avec aux manettes Anaïs Bourdet, l’initiatrice du fameux projet « Paye ta schnek« , qui partage des punchlines ou conseils pour remballer les relous face à des situations de violences sexistes. Bien sûr la liste des émissions est non exhaustive et on pourrait aussi citer d’excellents documentaires sur la masturbation féminine « les mots du plaisir » ou « Traverser les forêts » sur la non-place des femmes dans l’espace public réalisée par d’excellentes autrices… Mais ceci fera l’objet d’autres articles.

Yesss podcast

En somme, vous l’avez compris, le PAF du numérique audio est bel et bien féminin malgré une petite majorité d’audience et de podcasteurs masculin, on entend bien faire de ce média celui de la parité. Est-ce un hasard si les trois plus grands studios de productions de podcasts sont fondés principalement par des femmes ? Gabrielle Boeri-Charles entre autres chez Binge audio, Lauren Bastide co-fondatrice de Nouvelles Ecoutes mais surtout Melissa Bounoua et Charlotte Pudlowski à la tête de Louie Media.

Espérons que cela se confirmera dans l’avenir… !

Pour aller plus loin, écouter cette émission sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20180915-quand-le-feminisme-rencontre-le-podcast