Le podcast est-il de droite ?

trump podcast droite
US President Donald Trump during a joint press conference with Japanese Prime Minister Shinzo Abe at Akasaka Palace in Tokyo
6 novembre 2017. AFP PHOTO / Jim WATSON

A quelques mois des élections présidentielles US et française, des batailles sans merci entre futur.e.s candidat.e.s qui se tirent dans les pattes, j’ai été inspirée pour faire ma petite liste avec des cases… Si vous aussi vous vous êtes déjà demandé si les brunchs, les doc martens ou la musique électro étaient des trucs de gauche ou de droite et que vous dévorez les podcasts, cet article est pour vous. Toujours à l’affût des tendances et des pratiques d’écoutes, j’ai cherché à savoir si le podcast avait la fibre sociale ou plutôt entrepreunariale… N’hésitez pas à laissez votre commentaire pour plus de débat et de rigolade car bien sûr, cette liste n’est pas vraiment exhaustive ni bien objective… Elle palpe juste les tendances actuelles.

« Pas facile, gagner l’argent français : bosser bosser »

Monétisation du podcast

Si l’on se fie aux provenances géographiques du podcast, il serait aisé de dire que notre cher et tendre podcast est ultra-libéral. Comment dire… Le pays d’ObamaTrump ayant une bonne dizaine d’années d’avance sur l’Europe en matière de podcast, on peut carrément qualifier leur (éco)système de « marché ». Un lieu où se monétisent les formats devenus des marchandises, où les espaces publicitaires sont les bienvenus pour vendre un déodorant, un soda ou une paire de sous-vêtement en pré-roll, mid-roll ou post-roll.

Nous étions trop occupés à analyser les images projetées sur le mur pour remarquer que le mur même avait été vendu.

Naomie Klein dans « No Logo »

Selon des études Nielsen, (fournit des études et des informations sur le marché des produits culturels et médias) le podcast faciliterait la mémorisation de marque appelé « Brand recall » 4,4 fois plus que tout autre format numérique. Et c’est un argument de vente qui a fait explosé le chiffre des annonceurs sur le podcast, engendrant un chiffre d’affaire global de 220 000 millions de dollars en 2016 (Source IAB PODCAST, PWC).

Ce qui n’est pas tombé dans l’oreillle d’un sourd pour les plateformes d’hébergeurs de podcasts tels qu’Ausha, ayant rajouté un service monétisation de podcast, Acast proposant des partenariats avec de nombreux annonceurs sur leur site, ou encore Podcastics donnant accès à un programme d’affiliation à 15% de commission pour les nouveaux abonnés/podcasteurs/consommateurs.

Entreprendre sa vie comme son travail : l’attitude pro-active

Quand on regarde de plus près les classements des meilleurs podcasts sur les plateformes tels qu’ -au hasard- Apple podcast, on voit souvent un engouement pour les talks de type « coaching », « entreprenariat », « parentalité ». Il y a un profond intérêt pour apprendre à rentabiliser sa productivité, gérer son agenda à la maison et au travail vu que ces deux sphères tendent à fusionner.. Les bouleversements que connaissent actuellement le monde du télé-travail avec les outils numériques et l’institution familiale complètement éclatée (bonjour les manifs pour tous 😉 ) laissent l’individu seul face à lui-même devant de multiples choix. Il doit apprendre à porter plusieurs casquettes et à conduire sa vie tel un business qui doit fonctionner : faire rentrer de l’argent dans le compte, produire de l’amour en étant un.e époux.se aimant.e, rester attrayant.e et indépendant.e tout en étant un parent attentionné, maintenir le contact avec les amis pour créer du lien avec le monde extérieur… La course à la perfection et au rendement s’est immiscé dans la vie intime et contribuent au fait que les podcasts d’épanouissement et de développement personnels attirent et vont de pair avec les podcasts d’entrepreneurs, dont les valeurs individuelles et de méritocratie sont fortes.

Ce qui marche en ce moment, ce sont les shows du type confidence sur « comment j’ai réussi ou j’ai échoué ». A écouter d’ailleurs les excellentes interviews de La leçon, un feel good lorsque la journaliste interroge des stars sur leur « moments de solitudes », lesquels partagent leur plus gros bides avec l’auditeurices. Eh oui, tout le monde a ses faiblesses et c’est humain ! Le storytelling des temps modernes ou l’art de raconter est aujourd’hui orienté vers la fable de l’entreprise parti de rien, dont les galères sont similaires aux vôtres et qui, à force de persévérance et d’abnégation, ont trouvé leur happy end. Par conséquent, il n’est pas étonnant que derrière la plupart des podcasts business se cachent des entreprises voulant vous vendre du coaching pro, du marketing ou de la formation… Le conte de fée du XIe siècle 2.0 ce n’est plus le prince charmant mais Steve Job ! War business, Growth Makers, le Gratin ou Generation Do It Yourself… Ces podcasts se déclinent aussi au féminin pour les mompreneures ou sous l’angle du créatif.ve, l’insight de l‘intrapreneur ou la touche digital nomad : les personas et les sous catégories sont multiples…

« The RV Entrepreneur Podcast »
A podcast about business, RV life & travel for nomadics entrepreneurs

« Mais le travail, ça n’est pas une valeur de droite ! » me direz-vous. Vous avez totalement raison : le fameux « travail, famille, patrie » aurait pu correspondre à la devise de l’URSS de Staline. Mais le travail vu par le néolibéralisme est un moyen d’épanouissement personnel contrairement à la conception du travail collectif, de l’effort commun dans le communisme pour ne pas être manichéen non… C’est en fait la révolution numérique qui a chamboulé cette vision du labeur ensemble, maintenant qu’internet nous permet de travailler seul tout en voyageant ou en restant dans son lit à travers un écran…

La tech et le digital marketing

Internet a tout révolutionné. Il est d’ailleurs l’ADN du podcast NATIF qui, comme son nom l’indique est né sur le web. « Le médium, c’est le message » comme le disait Mc Luhan. Quoi de plus normal donc de développer du contenu en rapport avec le web et la tech qui ne cessent d’évoluer au fil des jours voire même des heures ? Et les sujets sont infinis puisqu’il existe des milliers de sous-thématiques à exploiter et à approfondir dans le domaine, s’adressant autant à du grand public noob qu’aux hackers aux connaissances ultrapointues. Le studio 404 et le rdv tech ont été les pionniers du style dans le podcast, regroupant globalement des émissions à propos des technologies derniers cri, du gaming ou de la culture geek. Mais les NTIC évoluant à une vitesse grand V, les sujets de niches dans la niche se développent rapidement comme la cybersécurité, les data sciences, la cryptomonnaie, les objets connectés ou bien l’intelligence artificielle… Ainsi on voit apparaître de nouveaux passionnés sur anti-brouillard de Fabien Roque décryptant les nouvelles tendances ou des fervents défenseurs du logiciel libre avec l’engagé Libre à vous.

Et que dire avec le déploiement de la 5G généralisée ? On peut s’attendre à de plus en plus de concurrences commerciales et financières entre les grandes entreprises déjà dans le game et voir émerger de nouvelles startup innovantes. On peut s’attendre à une société de plus en plus contrôlées par la surveillance via l’utilisation des données personnelles et une uberisation galopante… Mais on peut aussi voir le bon côté des choses et se dire que la technologie a été inventé pour alléger l’humain de ses lourdes tâches. Internet est un moyen de partages de connaissances et d’autonomisation des citoyen.ne.s avec les mouvements proches de la civic tech. Et comme beaucoup le disent, ce sont les réseaux sociaux qui ont permis le printemps arabe après tout !

Le podcast « high tech » est toujours pris entre ces deux eaux où d’une part, les grandes marques guettent les influenceurs pour en faire des homme-sandwich et d’autre part, se multiplient les initiatives alternatives faisant contrepoids à des institutions sociales trop rigides et des structures monopolistiques. Le web et ses contenus digitaux offrent des espaces refuge de dialogues qui réunit des communautés d’intérêts ayant des visions différentes de celles déjà en place…

Un podcast à soi et un espace pour créer du commun

En fait, malgré toutes ces petites choses de droite, je me dis que le podcast est résolument le lieu du féminisme intersectionnel. Le podcast Kiffe ta race qui traite du racisme ordinaire et systémique en France n’a jamais eu autant de succès après le meurtre de Georges Floyd qui a secoué le monde post confinement. Car les auditeurices avaient besoin de comprendre quels étaient les mécanismes du racisme en saisissant le poids des préjugés porté sur les personnes racisées et celui de l’héritage coloniale qu’ils et elles avaient intégré… Les débats sur le privilège blanc (NDA lire l’article sur le podcast Extimité) ont fait éclore de petites pensées qui font leur chemin… On retrouve dans les podcasts un certain registre post-metoo et des mouvements comme blacktranslivesmatter qui traduisent des préoccupations à la croisée des luttes intersectionnelles pour le droit des personnes trans, des travailleur.se.s du sexe, des femmes, des personnes neuroatypiques, racisées, asexuelles… En effet, la convergence des luttes sociales n’a jamais été aussi forte. En témoigne le célèbre La Poudre de Lauren Bastide qui met en avant dans sa nouvelle saison, non seulement les femmes (et plus seulement cisgenres), mais aussi les penseuses et militantes antiracistes à présent.

« Un Podcast à soi » aborde les questions de genre, de féminismes, d’égalité entre les femmes et les hommes. Un podcast de Charlotte Bienaimé pour ARTE Radio.

En fin de compte, vous le savez bien, il est bien inutile de chercher si notre podcast est réac’ ou progressiste. Tout comme il est vain de dessiner les contours de la gauche et de la droite dans cette confusion des genres politiques actuellement… La télévision perçue comme conservatrice, ne s’adapte-t-elle pas finalement à ses téléspectateurs d’un certain âge ? Proche de 53 ans (je vous le rappelle ceci est une moyenne en 2018). La radio FM elle, accueille aussi bien du BFM Business que du France Culture et diffuse aussi bien des « Grosses têtes » que du « Arté Radio »… Pourrions-nous mesurer pour autant si ce vieux dinosaure est réac’ quand Skyrock continue d’attirer des milliers de jeunes entre 21h et 23h ? Alors l’important n’est pas tant le média, mais plutôt les acteur.rice.s qui s’en emparent. Et il y a de fortes chances pour que le podcast natif, comme il est parti, soit le média de l’inclusion, de la jeunesse et des revendications sociales au vu des auditeurices et podcasteur.se.s indé qui construisent cet immense écosystème en devenir…

A nous de voir !

Rencontre avec les initiatrices de THE WOMANIST PODCAST

Il y a quelques mois, nous avons découvert en défrichant quelques podcasts en rapport avec l’afroféminisme et le colorisme, ce podcast qui est une mine d’or d’informations nous apportant aussi une bonne dose de bonne humeur.

C’est d’abord le côté radiophonique sous forme de discussions entre meufs racisées qui a retenu notre attention. Mais c’est surtout le sérieux des sujets traités de manière intersectionnelle sur un ton décontractée qui nous a convaincu : une perspective féminine et ethnique, sans se revendiquer militantes pour autant.

En fait, dans the Womanist, la pluralité des avis est très grande, car chacune des animatrices donne son opinion de façon décomplexée sans censure ni jugement, que se soit pour débattre de harcèlement de rue comme de culture pop !

Chacune parle de sa propre expérience sans en faire des généralités ou sans élaborer des théories pompeuses. On traite politique dans les épisodes sur le colorisme, l’appropriation culturelle ou le racisme anti-blanc… En démantelant aussi bien les clichés sexistes et racistes de l’angry black woman qu’en discutant de sujets plus « lifestyle » comme l’amour mixte, les sexualités, les réseaux sociaux, cette bande de femmes noires françaises immigrées aux US, nous partagent un pan de leurs réflexions à la lueur de leurs expériences personnelles en tant que femme de couleur noire, francophone et tant d’autres facettes de leur identité plurielle… Dans le dernier épisode par exemple, on se penchera sur le phénomène de gentrification et de blackgeoisie ! C’est pour cette raison que dire-son a voulu les interroger pour comprendre les coulisses de cette émission qui contribue à lever le tabou autour du mot « communautarisme » et parfois même « féminisme ».

Interview

Bonjour  Louisa et Laethycia. Comment vous est venu l’envie de faire ce podcast ? Au départ vous étiez 3 et maintenant vous voilà 7 !

The Womanist Podcast est né d’un besoin de s’exprimer sur les sujets qui nous touchent, nous femmes noires, de créer un espace “safe” où l’on pourrait apprendre, échanger et donner nos avis. 

Toutes les animatrices vive à New York, ville multiculturelle. Vous vous adressez principalement aux femmes noires à l’identité multiculturelle. Pourriez-vous préciser ?

On parle ou on dit souvent “la femme noire” en oubliant toute sa diversité, qu’il s’agisse de nos origines, de nos cultures, notre identité sexuelle, notre appartenance à une ou des sous-cultures, notre environnement etc. À travers le podcast, on s’adresse à la diaspora, aux femmes noires où qu’elles soient, dans toute leur diversité et leur complexité. Malgré le fait que nos expériences en tant que femmes noires aient de nombreux éléments en commun, nous sommes toutes différentes. On a choisi de s’exprimer en français parce que c’est notre langue maternelle et parce qu’on s’adresse principalement aux femmes noires francophones, notamment parce qu’on trouve que les discours des racisés sur les problématiques sociales et raciales qui touchent ces femmes est encore trop bridé dans les pays où l’on parle français.

La France est en retard en ce qui concerne les mouvements décoloniaux et antiracistes ?

Honnêtement, c’est difficile à évaluer de façon objective puisque nous n’y sommes pas mais il nous semble qu’effectivement il y a un gros retard en France ou plutôt une grande résistance de la société française. Cela dit, il y a aussi un gros travail qui est fait par de nombreux groupes, associations, collectifs, etc. et d’autres initiatives plus individuelles. Force et courage à eux.

« On trouve que les discours des racisés sur les problématiques sociales et raciales qui touchent les femmes noires est encore trop bridé dans les pays où l’on parle français. »

Vous définiriez-vous comme militantes et/ou afroféministes ?

Le fait de produire un (bientôt plusieurs) podcast qui s’adresse aux femmes noires et d’avoir les opinions que nous avons, on considère que c’est un acte militant ou engagé. Mais se définir comme militantes et/ou afroféministes, pas vraiment parce qu’on n’aime pas les labels et parce qu’on a un grand respect pour les gens qui le sont et qui travaillent dur sur le terrain.

Pourquoi avoir choisi le format podcast et comment définissez-vous les thématiques de chaque épisode ? 

Le format podcast est apparu comme une évidence. Dans une société où tout le monde est obnubilé par l’image et où la capacité d’attention a beaucoup diminué, le podcast est un peu à contre courant même si paradoxalement il est très populaire. Pour nous, il permet de garder un peu d’authenticité et de spontanéité (même si les enregistrements sont préparés et un minimum édités). C’est aussi une façon de dire – ce qu’on dit, c’est important. Les thématiques sont choisies en fonction de nos inspirations ou de sujets qui font l’actualité. On reçoit également beaucoup de suggestions de nos auditeurs.

Quels podcasts écoutez-vous et recommanderiez-vous en terme d’excellence ?

Nous n’écoutons pas vraiment de podcasts en français pour éviter d’être influencées. Par contre, pour ce qui est des podcasts en anglais, on aime beaucoup ce que font The Heart, Therapy For Black Girls, Oprah’s Super Soul Conversations et Ear Hustle.

Même si elles restent modestes quant à leurs intentions féministes et inclusives, nous sommes convaincue que l’engagement transparaît dans ce podcast qui s’adresse à des femmes issues de toutes minorités ethniques car il peut trouver un écho à leurs questionnements au quotidien. Et ça c’est fort !

Merci à toute la team de The womanist d’avoir répondu à nos questions ! En leur souhaitant une bonne continuation et beaucoup d’auditrices… ❤

Vous pouvez écouter tous leurs podcasts sur leur page internet ici : https://www.thewomanistpodcast.com/episodes

Podcasts natifs inclusifs ?

Entre représentation et représentativité

podcast inclusif
credit to Ryan Chen in « Design for inclusion »

Ne vous est-il jamais arrivé à force d’écouter des podcasts de remarquer que l’on entendait souvent des témoignages de personnes dénommées Jean-Edouard, Thomas, Charlotte, Adrien, Juliette, Pierre ou encore Justine ? De charmants prénoms qui sonnent très franco-français quand on les voit défiler les uns après les autres certes. Et ne vous est-il pas arrivé de vous demander pourquoi on entendait peu les voix de personnes aux noms de Mohammed (un des 20 prénoms les plus populaires en France) ou encore, Hong, Mamadou ou Anissa ? Pour notre part, on a souvent eu le sentiment qu’on omettait une partie de la population française dans les reportages, témoignages ou autres en termes de handicap bien sûr mais aussi en termes d’origines ethniques…

Un manque de représentativité au sein des médias

En effet, nous avons affaire à un problème de représentativité au niveau ethnique. C’est-à-dire que l’échantillon constitué pour rendre compte d’un ou plusieurs phénomènes sociaux dans les médias ne correspond pas à la population française entière. Puisque 10% de la population française est immigrée et 11 autres pourcents sont des français.e.s issus de parents immigré.e.s en 2018 selon l’INSEE. Autrement dit cela veut dire qu’une personne sur quatre est d’origine immigrée en France. De ce fait, il serait logique d’interviewer au moins une fois sur quatre des personnes s’appelant Fatima, Kilian, Leïla, Kim, Eduardo, Babacar ou Awa.

Or, dans le JT, la presse, la culture et les arts en général, on voit peu ou presque jamais de personnes portant de tels prénoms. Que se soit dans des témoignages courants ou dans des modèles de succès, ces personnes là n’apparaissent pas. Et si nous parlons précisément ici de « race », nous pouvons aussi parler du manque de représentativité des classes sociales pauvres qui sont souvent mis à l’écart, stigmatisés ou instrumentalisés…

population immigrée en France en 2018 selon INSEE
graphique
Podcasts inclusif

Journalistes : sortons de notre bulle

C’est pour cette raison qu’il est important que chaque média se remette en question sur ses pratiques et ses manières d’enquêter et d’informer. Si le podcast natif est relativement récent en France, la plupart des podcasteurs et podcasteuses français interviewent souvent des personnes du même milieu qu’eux ou elles. Dire-son a aussi été confronté à ce même écueil dans les individus qu’elle a interviewé pour le podcast « Bullied » : on s’est rendu compte que dans notre entourage et dans notre échantillon il n’y avait en majorité que des personnes caucasiennes et que par défaut, le podcast ne rendait pas compte du harcèlement scolaire dans tous les milieux socioculturels. Nous essaierons de remédier à ce problème dans la saison 2. En effet, malgré toute la bonne volonté du monde, on entend pour la plupart du temps la voix de personnes blanches, bien éduquées, trentenaires et parisiennes de catégorie socioprofessionnelle élevée. Ce qui, en soi, correspond aussi au profil des auditeurs de podcasts en 2018 en France. Mais cela veut-il dire qu’il ne faut s’adresser qu’à cette population ?

N’y-a-t-il pas de complaisance dans le milieu médiatique à rester dans sa bulle et de ne donner à entendre que la parole des plus privilégiés et des mieux instruits d’entre nous? Nous, studios de podcasts, journalistes, podcasteuses et podcasteurs indépendants devons sortir de cet entre soi des milieux universitaires, bourgeois et des réseaux sociaux communautaristes. Ils nous confinent et nous poussent à croire que tout le monde est comme nous, alors que nous ne sommes qu’une frange de la société : soit 35 047 cartes de presse en 2017 délivrées en France. Il est du devoir et de la responsabilité des journalistes de ne pas se laisser aller à la facilité et à la routine en invitant à leur micros des personnes différents d’eux-mêmes. Nous devons faire exploser cette même bulle qui a surpris la sphère médiatique lorsque Trump a été élu président ou que le Brexit a été voté… Car si l’enjeu des médias est d’informer la population sur le monde, il nous appartient d’en rapporter les contours de manière objective et inclusive en sélectionnant tous les sujets et toutes les personnes qui incarnent les sociétés.

population de journaliste en France en 2017 graphique
podcast inclusif

Le podcast inclusif pour plus de représentations

Par soucis de représentativité mais aussi de représentations, il est important d’offrir de la diversité. Afin que les femmes, les personnes racisées, handicapées, LGBTQIA+ puissent voir des modèles positifs ou juste des personnes auxquels s’identifier. Pour qque les Fatou, Somaly, Karim et Inès puissent être visibles eux aussi aux yeux de la société et apparaître dans les médias au même titre que les autres. Tout comme en politique on trouve bizarre d’être représenté par de vieux énarques aux têtes blanches, il en est de même dans les médias ! Il est étrange d’être représenté à la tv et sur le net généralement par des gens riches/beaux/cultivés/blancs…

Non seulement on crée par ce type de représentations des normes et des standards de succès qui ne correspondent pas à tous et qui créent des complexes d’infériorité chez les minorités. Mais on donne aussi une image biaisée de la société ou du moins non exhaustive ou partielle. Il est très fréquent par exemple de voir re-produire des stéréotypes sur certaines communautés ethniques dans les médias, les rares fois où elles apparaissent. En les associant notamment à des étrangers ou à des clichés. Ou pire encore, en les assimilant à tort à des sujets tels que la délinquance, les cités, le chômage, la crise des migrants, nous risquons de banaliser des discours encourageant le racisme ordinaire.

Si nous ne sommes pas assez inclusifs, nous risquons d’invisibiliser les minorités ethniques comme nous l’avons fait tout le long de l’histoire avec les minorités sexuelles et les femmes, qui composent 50% de la population. Donnons à entendre d’autres textures de voix, origines et trajectoires de vie en tant que présentateurs mais aussi en tant que personnes interviewées.

Des podcasts qui changent le regard

Matika Wilbur et Adrienne Keene dans All my relations podcast
Matika Wilbur et Adrienne Keene dans « All My Relations »

C’est pourquoi nous terminons cet article en vous conseillant des podcasts que nous avons adoré chez dire-son pour les perspectives d’empowerment des femmes bien sûr. Mais aussi pour les réflexions autour de l’ethnocentrisme, de l’empowerment des cultures dites « minoritaires » et des questions centrales autour des notions de races.

« Kiffe ta race » avec Grace Ly et Rokhaya Diallo, respectivement d’origine sinocambodgienne et sénégalaise, discutent de questions raciales à travers le racisme ordinaire et institutionnel aux côté d’un.e invité.e expert.e à chaque épisode et s’adressent aux personnes racisées comme aux alliés. Un podcast Binge Audio.

All my relations podcast

« All my relations » est un podcast américain anglophone présenté par deux femmes queer d’origines amérindiennes Matika Wilbur et Adrienne Keene qui traitent de sujets tels que le colonialisme, la transmission sous l’angle de leurs origines et du point de vue des first nations en Amérique. C’est un podcast à la fois politique, scientifique et spirituel car il rend compte de l’héritage des minorités indigènes qui résiste dans une société basée sur l’impérialisme américain. Il contribue à valoriser ces cultures en se réappropriant les traditions ancestrales et en luttant contre la réappropriation culturelle.

« The womanist » est animé par plusieurs femmes afrodescendantes vivant à New York. Mais il est destiné à des francophones afrodescendantes ou africaines principalement. C’est un projet qui a pour mission de créer un espace de discussions et d’échange d’expériences liées aux questions de représentations des femmes noires afin de pouvoir libérer la parole.

Mais on ne vous en dit pas plus, car nous consacrerons notre prochain article à ce dernier. En attendant, dire-son prépare tranquillement la rentrée avec sa nouvelle émission sur l’identité plurielle et l’immigration sur Radio Campus Grenoble intitulé Rhizome : des regards croisés sur des thématiques tels que l’acculturation, la liberté d’expression, l’exil vs expatriation, la transmission via l’alimentaire… Nous serons diffusé sur le 90.8 tous les derniers samedi du mois de 11h30 à midi.

D’ici là, écoutez des podcasts !

PODCAST IS THE NEW FEMINISM

Si le mot « podcast » est un nom masculin qui a fait son entrée dans le Larousse en 2010, il a surtout émergé avec la présence de voix masculine (en majorité, 54% des podcasteurs sont des hommes) sur la bande FM et sur internet. Pourtant, nous avons quelques pistes qui pourraient nous faire penser que le podcast est THE média féminin.iste par excellence…

Tout d’abord, revenons aux racines du podcast : la FM

collectif radiorageuse

Le monde des radios libres et des radios associatives foisonnant dans les 80’s jusqu’à maintenant a ouvert ses studios à des émissions alternatives, aux contenus et informations sortant des sentiers battus. C’est dans cette mouvance qu’une poignée de femmes se sont lancées dans l’animation bénévole d’émissions : littéraires, musicales, cinéma, écologiques, féministes, militantes ou pas. On y retrouve par exemple la cultissime Femmes libres : émission créée en 1986 jusqu’à 2013 emmenée par Nelly Trumel, anarchiste et féministe sur Radio libertaire. Tandis que dans les radios commerciales il y a encore beaucoup plus d’hommes animateurs que de femmes, (49% d’animateur selon le CSA en 2018) le constat reste malheureusement le même dans les radios associatives, alors qu’on voit fleurir dans les années 2000 l’apparition d’émissions radio féministes et/ou queer.

Le collectif radiorageuses a d’ailleurs rassemblé une nébuleuse d’émissions qui déconstruisent les genres avec par exemple « Le gang des gazières » sur Radio Galère à Marseille, ou « Le courrier du coeur du cul » sur Radio Panik en Belgique. Les précurseuses de l’émission « Dégenré-e » à Grenoble ont ainsi planté le décor dans le paysage féministe/anarchiste et souffle ses 15 bougies… Même si les femmes sont toujours moins nombreuses à l’antenne à l’aube de 2020, nous sommes persuadés que c’est ce terrain fertile des radios locales, associatives et politiques qui ont permis de semer des graines de podcasts féministes dans le format audio numérique.

emission podcast queer hybride

Puis la vague féministe a surfé sur le podcast

Contribuant à l’empowerment des femmes en donnant plus de visibilité aux figures féminines parmi les invités, mais aussi dans la team présentatrice, le monde du podcast se construit sur des bases et des représentations positives de la femme actrice de sa vie. En témoigne Génération XX qui a débuté en 2016 avec Siham Jibril qui va à la rencontre de femmes entrepreneuses, créatrice et engagées. Elle les interroge sur leurs initiatives, leur parcours atypiques, leur doutes… Une invité nouvelle explique ainsi son projet dans chaque épisode (il y en a 70) avec qui les auditrices pourront s’identifier…

generation xx

Au même moment naissait aussi le projet « La Poudre » qu’on ne présente plus dans le milieu féministe, présenté par la journaliste Lauren Bastide. Elle fait parler des femmes fortes dans leur domaine et s’adresse à plus de cent mille auditeur.trice.s fidèl.es et captif.ve.s. Au micro de ces deux femmes : Julie Hamaïde de Koï Magazine, l’écrivaine Faïza Guene, Sarah Ouhramoune boxeuse professionnelle, Myriam Levain fondatrice de Cheek Magazine, Houda Benyamina réalisatrice de Divines… Ces podcasts ont inspiré et continuent d’inspirer de nombreux.ses auditeur.trice.s en leur montrant moult modèles et références de parcours féminins et attirent donc un public résolument féminin.iste.

Une sororité en marche : des podcasteuses indé aux girls shows

Devant tant d’engouement pour ces émissions, de nombreuses auditrices et journalistes se sont lancées dans l’aventure podcast en tant qu’animatrices avec des émissions parlant de sujets divers et variés… Mais on retrouve aussi et surtout des podcasts très lgbt+ friendly et féministes comme : « un podcast à soi » sous forme d’enquête sur les féminités sur Arté Radio, « Miroir miroir » qui déconstruit les normes de beauté, ou « Entre nos lèvres » qui interroge les sexualités sans tabou à travers des portraits. Le format podcast étant libre et intimiste et la production étant moins lourde qu’à la radio, de nombreuses femmes se convertissent à l’audio et squattent le web en indépendantes. (Si bien qu’on peut même trouver des tutos audios pour devenir podcasteurs.es dans « Les Coulisses » animée par deux femmes (encore !) qui partagent leur tips en tant que newbies dans la profession.)

Dans la catégorie émission duo d’animatrices ou bande de filles on aborde des sujets importants dans le féminisme tels que bodyshaming, grossophobie, genre, contraception, charges mentales, harcèlement de rue empowerment et représentations des minorités… Que de sujets dans l’ère du temps qui symbolisent des revendications fortes pour la 3e vague féministe surtout après Metoo ou bien la ligue du lol. N’oublions pas donc, de citer « Quoi de meuf« , « Mycose the night » avec Elodie Font une ancienne de Radio Nova et Klaire fait grr. Mais aussi l’excellent « Yesss » qui a fait son apparition l’an dernier avec aux manettes Anaïs Bourdet, l’initiatrice du fameux projet « Paye ta schnek« , qui partage des punchlines ou conseils pour remballer les relous face à des situations de violences sexistes. Bien sûr la liste des émissions est non exhaustive et on pourrait aussi citer d’excellents documentaires sur la masturbation féminine « les mots du plaisir » ou « Traverser les forêts » sur la non-place des femmes dans l’espace public réalisée par d’excellentes autrices… Mais ceci fera l’objet d’autres articles.

Yesss podcast

En somme, vous l’avez compris, le PAF du numérique audio est bel et bien féminin malgré une petite majorité d’audience et de podcasteurs masculin, on entend bien faire de ce média celui de la parité. Est-ce un hasard si les trois plus grands studios de productions de podcasts sont fondés principalement par des femmes ? Gabrielle Boeri-Charles entre autres chez Binge audio, Lauren Bastide co-fondatrice de Nouvelles Ecoutes mais surtout Melissa Bounoua et Charlotte Pudlowski à la tête de Louie Media.

Espérons que cela se confirmera dans l’avenir… !

Pour aller plus loin, écouter cette émission sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20180915-quand-le-feminisme-rencontre-le-podcast